La nuit où j’ai compris que « gérer » ne suffisait pas
Mon partenaire est en rendez-vous. Je suis chez moi, la soirée se passe bien, j’ai vu des amis, je me suis couchée à une heure raisonnable, sans angoisse, sans rumination, sans message envoyé à minuit pour savoir où il en était.
Le lendemain matin, il rentre les yeux brillants et me raconte sa soirée. Je l’écoute, vraiment, sans serrer les dents, sans chercher dans ses mots quelque chose à quoi m’accrocher. Je l’observe, il est heureux, de vivre ce qu’il vit, de me raconter, de partager ça avec moi. Je trouve cela touchant, même beau.
À ce stade de mon parcours, j’étais plutôt fière de moi. J’avais appris à ne plus être jalouse, ou du moins à ne plus laisser la jalousie prendre toute la place, à tenir, à traverser les soirées seule sans que ça devienne un événement. Ce que je n’avais pas encore compris, c’est que tenir et aller bien sont deux choses très différentes, et que la distance entre les deux allait me coûter bien plus d’énergie que je ne l’imaginais.
C’est en découvrant le concept de compersion que quelque chose s’est déplacé pour moi, pas comme une révélation soudaine mais plutôt comme le nom enfin donné à quelque chose que je cherchais sans savoir que ça existait.
Compersion : de quoi parle-t-on exactement ?
Le mot lui-même est encore peu connu. Il est apparu au début des années 90 dans une communauté intentionnelle de San Francisco, la communauté Kerista, et a mis des décennies à sortir des cercles polyamoureux pour commencer à circuler un peu plus largement. En français, il reste rare au point que mon correcteur orthographique le souligne encore en rouge à chaque fois que je l’écris.
La compersion, c’est la joie ressentie pour le bonheur de son partenaire dans une autre relation amoureuse. Pas la tolérance, pas l’acceptation résignée, pas le « je fais avec » , la joie, réelle, d’entendre qu’il a passé une belle soirée avec quelqu’un d’autre, de voir ses yeux briller en rentrant, de savoir qu’il vit quelque chose qui le nourrit.
On la décrit souvent comme le contraire de la jalousie, et c’est une façon assez juste de la situer, à condition de comprendre que le contraire de la jalousie n’est pas son absence. Entre les deux se trouve une large zone grise que beaucoup d’entre nous habitons pendant longtemps sans trop savoir comment en sortir, et dans laquelle on se dit qu’on s’en sort plutôt bien parce qu’on ne souffre pas vraiment, parce qu’on gère, parce qu’on ne fait pas de scènes. La compersion est autre chose : un état actif, orienté vers l’autre, qui ne se contente pas de neutraliser la douleur mais construit quelque chose à sa place.
Pourquoi « ne plus être jalouse » n’est pas un objectif suffisant
Il y a une image qui m’a beaucoup parlé quand je l’ai rencontrée pour la première fois : celle d’une randonnée près d’une falaise. Si on ne veut pas tomber dans le vide, mieux vaut marcher à trois mètres du bord plutôt qu’à dix centimètres. La marge de manœuvre n’est tout simplement pas la même.
La neutralité bienveillante, c’est marcher à dix centimètres. On tient, tant que tout va bien, tant que la journée a été bonne, tant qu’il n’a pas dit un mot de travers en rentrant, tant qu’on ne s’est pas réveillée avec une mauvaise nuit dans le corps. Mais un rien suffit à faire basculer cet équilibre précaire vers la zone sombre, et on se retrouve à devoir tout reconstruire depuis un état de légère souffrance plutôt que depuis un état stable.
La compersion, c’est marcher à trois mètres. Non pas parce qu’on serait immunisé contre les déclencheurs ou les mauvaises journées, mais parce qu’on part d’un endroit suffisamment solide pour que les inévitables petits chocs de la vie polyamoureuse ne nous propulsent pas immédiatement dans la jalousie.
Ce qui m’a frappée en prenant conscience de ça, c’est à quel point on accepterait difficilement ce raisonnement dans d’autres domaines de la vie. On ne dit pas qu’on vise « ne pas être malade », on vise la santé. On ne dit pas qu’on aspire à « ne pas être pauvre », on vise une vie qui nous convient. Pourtant, dans nos relations, beaucoup d’entre nous se fixent comme horizon de ne plus souffrir, de ne plus être jalouses, de ne plus réagir, comme si l’absence de douleur était le summum de ce qu’on pouvait espérer. La compersion propose autre chose : viser activement un état positif plutôt que de se contenter d’éteindre les incendies un par un.
La compersion ne tombe pas du ciel
C’est probablement la chose la plus importante que j’aie apprise sur ce sujet, et celle qu’on entend le moins souvent : la compersion n’est pas un trait de caractère. Ce n’est pas quelque chose qu’on a ou qu’on n’a pas, une disposition naturelle réservée à une poignée de personnes exceptionnellement peu jalouses ou exceptionnellement évoluées émotionnellement. C’est un état qui se construit, avec de l’envie, avec du temps, de l’attention et des conditions à réunir.
Pendant longtemps, j’ai cru le contraire. Je regardais des personnes qui semblaient vivre la compersion avec une facilité déconcertante et je me disais qu’elles avaient simplement une psychologie différente de la mienne, qu’elles étaient câblées autrement, que ce n’était pas pour moi. Ce que je ne voyais pas, c’est le travail invisible derrière cette apparente légèreté : les conversations difficiles qu’elles avaient eues, les besoins qu’elles avaient appris à identifier et à formuler, les déclencheurs qu’elles avaient cartographiés un par un pour ne plus se laisser surprendre.
La compersion émerge quand un certain nombre de conditions sont réunies. Se sentir en sécurité dans la relation, savoir que ses besoins ont une place et seront entendus, avoir fait suffisamment de travail sur ses propres peurs pour ne plus les confondre avec la réalité, construire avec son partenaire une confiance qui résiste aux absences et aux soirées sans nouvelles. Aucune de ces conditions ne tombe du ciel non plus. Elles se créent, délibérément, dans la durée.
Ce que j’ai compris avec le temps, c’est que laisser la compersion au hasard, en espérant qu’elle apparaisse d’elle-même si tout se passe bien, revient à peu près à espérer devenir coureur de fond sans jamais enfiler ses chaussures. L’intention ne suffit pas. Mais la bonne nouvelle, c’est que l’intention suivie d’action, elle, suffit presque toujours.
Prendre soin de son autonomie affective
Pour accéder à cet état, j’ai consacré de l’énergie à prendre soin de mon autonomie affective. Je me souviens de la première fois que j’ai osé parler de ma jalousie à ma thérapeute, et de mon envie d’atteindre le “Saint Graal” de la compersion.
Dès le départ je ressentais de la honte à être jalouse. La première phase de ma démarche a été de reconnaître ce ressenti pour mieux en prendre soin. Manifestement, le refouler ne faisait que l’amplifier !
J’ai rapidement compris que j’allais devoir investir du soin entre moi et moi. Valoriser le temps que je passe sans mon partenaire lorsqu’il est avec une autre amoureuse, en prenant soin de moi, en étant à l’écoute de mes envies.
Reconnaître aussi que la diminution de la communication ne signifie pas rupture de la relation. Après tout, pourquoi serais-je plus inquiète quand mon partenaire part en bateau que quand il dort avec quelqu’un d’autre ? Pourtant, dans les 2 cas la communication est limitée et à la fin il revient à la maison !
La compersion est fluctuante
Je ne suis pas arrivée à la compersion du premier coup, ni du deuxième. Il y a eu des soirées où je gérais parfaitement et des matins où un détail insignifiant suffisait à faire s’effondrer tout ce bel édifice. Ce que j’ai appris, c’est que ces effondrements ne signifiaient pas que j’avais échoué, mais qu’il me manquait encore quelques conditions, quelques conversations, quelques couches de confiance à construire.
La compersion n’est pas une destination qu’on atteint une fois pour toutes. C’est plutôt un état dans lequel on entre et dont on sort, en apprenant à y revenir de plus en plus vite et de plus en plus naturellement. Certains jours elle est évidente, presque physique, une vraie chaleur ressentie en pensant à lui. D’autres jours elle est absente et c’est simplement de l’information sur ce qui mérite attention en ce moment.
Tout comme la jalousie, la compersion n’est pas constante. Il m’arrive encore de ressentir de la jalousie et de la compersion dans la même journée. La compersion n’est ni un remplacement de la jalousie, ni un état permanent.
Ce qui a tout changé pour moi, c’est le moment où j’ai cessé de traiter la compersion comme un cadeau que la vie m’accorderait ou non, et où j’ai commencé à la traiter comme quelque chose que je pouvais activement contribuer à faire exister.