Ce qui se passe quand l’honnêteté blesse
Quelque chose se produit dans le couple quand la vérité d’une personne est vécue comme une blessure par l’autre. Ce n’est pas parce que soudain l’un des partenaires est devenu cruel, mais parce que l’autre n’était pas prêt, parce que le moment était mal choisi, ou parce que ce qui avait été dit comme un désir, comme un lien qui prenait forme, a été entendu comme une trahison. La conversation qui devait être un acte de loyauté, d’honnêteté, devient l’origine d’une fracture et même une trahison.
Dans les relations non exclusives, cette dynamique prend une texture particulière. Quand on a choisi de vivre l’amour de façon ouverte, l’honnêteté est l’éthique fondatrice. Alors quand quelque chose se brise, un détail partagé trop tard, un lien qui a pris plus de place que prévu, un sentiment arrivé avant d’avoir pu être contenu, la question de la responsabilité devient particulièrement emmêlée. Peut-on être tenu responsable d’avoir été fidèle à une liberté qu’on avait construite ensemble ? Peut-on demander pardon pour un désir sans renoncer au désir lui-même ?
C’est ce nœud-là, entre intégrité et responsabilité, entre rester soi et reconnaître la douleur de l’autre, que cet article cherche à défaire.
Le triangle qui s’installe sans qu’on le veuille
Stephen Karpman a décrit ce qu’il appelle le triangle dramatique. Dans les situations de tension, les protagonistes ont tendance à occuper tour à tour trois positions :
– le persécuteur, qui attaque ou impose ;
– la victime, qui souffre et se plaint ;
– le sauveur, qui intervient pour protéger l’autre ou réparer la faute.
Dans une relation amoureuse traversée par une blessure, ce triangle s’installe avec une facilité déconcertante. Celui ou celle qui a ouvert la relation, ou qui a dépassé un cadre convenu, se retrouve naturellement perçu comme le persécuteur, même si l’intention n’était pas de blesser. L’autre occupe la position de victime, au moins dans son ressenti. Et les positions tournent : le persécuteur se sent victime d’une réaction qu’il juge disproportionnée, parfois violente, la victime devient persécutrice à travers sa colère. La persécutrice initiale tente alors de sauver la victime devenue bourreau. Et tout le monde souffre sans que rien n’avance.
Hypatia from Space, dans son livre Compersion, pointe quelque chose que Karpman laisse entendre sans le formuler directement : les deux personnes maintiennent le triangle. La victime qui demande des excuses cherche souvent à faire reconnaître à l’autre qu’il l’a lésée, ce qui la maintient dans son rôle plutôt que d’en sortir. Le persécuteur qui refuse de s’excuser pour ne pas perdre la face maintient également sa position. Sortir du triangle dramatique exige que chacun reconnaisse sa part dans la dynamique. Une seule personne ne peut pas en extraire l’autre si l’autre conserve son rôle, et l’autre aura tendance à le conserver aussi longtemps que la première lui en offrira l’occasion. Qui peut faire le premier pas ?
La voie de sortie que Karpman propose passe par ce qu’il nomme le triangle compassionnel. Le persécuteur y devient challenger : il garde sa vérité, ses valeurs, sa liberté, mais il cesse d’ignorer la réalité de ce que l’autre vit. Et la porte d’entrée de cette transition, Karpman la nomme clairement : présenter des excuses. C’est là que la confusion s’installe.
Ce que s’excuser veut réellement dire
Jean Monbourquette, psychologue et thérapeute québécois, a consacré une grande partie de son travail à ce que le pardon fait à celui qui le donne et à celui qui le demande. Son livre Comment pardonner ? est l’un des textes les plus lucides que j’aie lus sur ce sujet. Il y établit plusieurs distinctions qui déplacent profondément la manière dont on comprend cet acte.
Pardonner, pour Monbourquette, guérit la mémoire plutôt qu’il ne l’efface. Le souvenir de la blessure reste ; ce qui change, c’est qu’il perd de sa violence, il cicatrise.
Pardonner et se réconcilier sont deux démarches distinctes. On peut pardonner à quelqu’un d’absent, d’injoignable, voire décédé. La réconciliation peut être la conséquence du pardon, ou pas, mais elle n’en est pas la condition.
Pardonner, enfin, c’est poser un acte de bienveillance gratuite, indépendamment de la question de la responsabilité morale de l’autre. Ces confusions empoisonnent le chemin du pardon. Elles font croire que pardonner exige de nier ce qui s’est passé, de se taire, de faire comme si. Et elles produisent des pardons de façade qui ne guérissent rien.
La même logique vaut de l’autre côté. Demander pardon, c’est valider le vécu de l’autre : dire que sa douleur est réelle, et en prendre sa part. Pas parce qu’on aurait dû être quelqu’un d’autre, pas parce qu’on renie ses désirs ou ses choix, mais parce que quelque chose dans la manière dont les choses se sont passées a blessé, et qu’on ne l’ignore pas. La vérité de ce qu’on est et la réalité de ce que l’autre vit coexistent, l’une n’est pas plus vraie que l’autre. C’est parce qu’on les confond qu’on croit devoir choisir entre s’excuser et se respecter.
Trouver en soi l’endroit depuis lequel c’est vrai
Il y a une tentation, dans les situations où on se sent injustement accusé ou mal compris, de produire une excuse performative. On dit les mots parce qu’on a compris qu’ils étaient nécessaires pour désamorcer la tension, mais le cœur n’y est pas. L’autre le sent évidemment. Et une excuse vide aggrave les choses : elle ajoute à la blessure initiale la perception d’une condescendance.
Pour qu’une excuse soit réelle, il faut trouver en soi l’endroit depuis lequel elle est vraie. Cela passe par un geste simple et difficile à la fois : se souvenir qu’on a soi-même, à un moment de sa vie, souffert de ne pas être entendu, de se sentir ignoré dans sa douleur, de vivre quelque chose d’intense que personne ne prenait au sérieux. C’est depuis cette mémoire-là que l’empathie est possible, et que l’excuse peut être sincère, même quand on ne partage pas la lecture que l’autre fait de la situation.
Cette démarche demande ce que Monbourquette appelle la compassion envers soi-même. Derrière la résistance à demander d’être excusé, il y a souvent quelque chose qu’on préfère ne pas regarder : la peur d’être coupable, la peur de ne pas avoir été à la hauteur de l’amour qu’on voulait incarner dans les yeux de l’autre. Et parce qu’on préfère ne pas la regarder, cette peur opère sans qu’on s’en aperçoive, et c’est elle qui maintient le blocage.
Hypatia from Space apporte une distinction qu’elle emprunte aux travaux de Brené Brown sur la honte. La culpabilité porte sur un acte, dit-elle, la honte sur une identité. On peut se sentir coupable d’avoir mal géré un moment sans pour autant être fondamentalement imparfait en tant que partenaire. Elle propose une formule pour démêler les deux : « je me sens coupable quand je te vois souffrir » laisse la place à l’autre de répondre « ce que tu ressens n’est pas de ma faute, j’ai besoin de toi parce que nous faisons équipe. » C’est un déplacement du reproche vers la demande, de la dette vers l’alliance.
Demander à être excuser et vivre dans la culpabilité sont deux choses profondément distinctes. L’excuse, quand elle est posée avec sincérité, libère. La culpabilité, quand elle tourne en rumination, ronge. L’une est un geste tourné vers l’autre. L’autre, la culpabilité, est une relation douloureuse avec soi-même qui finit par instrumentaliser l’autre comme témoin de son propre procès intérieur.
« Je m’excuse » ou « je te demande pardon » ?
Je voudrais partager une observation qui peut sembler être un détail de leur langage, mais qui, en fait, rend parfois les excuses complètement inopérantes.
En français, on dit couramment « je m’excuse » pour signifier qu’on demande l’excuse de l’autre. Mais « je m’excuse » veut dire littéralement ce que ça dit : je m’excuse moi-même. C’est un acte solitaire, réflexif, qui ne demande rien à l’autre et ne lui laisse aucune place pour répondre. On lui annonce qu’on s’est mis hors de cause. Il ne peut que constater. Un peu comme Napoléon qui se couronne lui-même : le geste qui revient à l’autre, on se l’approprie.
La formulation qui prend soin du lien serait plutôt « acceptes-tu de m’excuser ? » Une vraie demande, adressée à une autre personne que soi, qui lui laisse entier le choix d’accorder ou non ce qu’on lui demande. Et qui reconnaît, du même coup, qu’on ne détient pas soi-même le pouvoir de clore la situation.
« Excuser » vient du latin excusare : ex (hors de) + causa (faute, cause). Excuser quelqu’un, c’est le sortir de la faute, le décharger du reproche. Seul celui qui a été lésé peut faire ce geste.
Ne rien rajouter
Il y a un piège encore plus courant dans la manière d’articuler l’excuse : y mêler ses propres sujets.
L’exemple classique ressemble à ceci : « Je te demande pardon de ne pas t’avoir dit plus tôt que cette relation prenait de l’importance pour moi. Cela dit, nous avions bien convenu que notre relation était ouverte, et tu savais que cette personne comptait pour moi. » Le « cela dit » invalide ce qui précède. Quand on dit « mais », on dit que ce qui vient ensuite a plus de valeur que ce qui vient d’être dit. On annule sa propre demande de pardon en venant traiter sa propre tension au moment où l’échange avait pour objet de répondre à celle de l’autre.
Au moment où tu demandes pardon, tu traites la tension de l’autre. Tes propres besoins de reconnaissance, ton envie d’expliquer, de te défendre, de rappeler le contexte, sont réels et méritent d’être entendus. Dans un autre moment, dans une autre conversation. Crée ce moment séparément, explicitement : « J’ai besoin qu’on parle de ce que j’ai vécu de mon côté. » Et attends d’avoir ce moment pour le faire.
Demander pardon, c’est aussi rendre service
Il y a une manière de comprendre l’acte de demander pardon qui change profondément la façon dont on s’y engage.
Monbourquette dit que le pardon est d’abord au service de celui qui pardonne, pas de celui à qui on pardonne. Rester dans le ressentiment, c’est rester prisonnier de la blessure. La colère qui ne trouve pas de chemin se retourne contre son propre porteur. Pardonner, c’est se libérer de ce poids, un acte de soin envers soi-même.
Hypatia from Space prolonge ce fil dans le contexte de la compersion : reconnaître la colère qu’on porte est la condition préalable au pardon authentique. Si on la nie, par peur d’en être contrôlé ou par honte de l’éprouver, on se coupe de la possibilité de pardonner réellement. Et la colère non accomplie finit par se retourner contre la relation sous une forme de sabotage inconscient : n’ayant été entendue ni par l’autre ni par soi-même, elle cherche d’autres sorties.
Si le pardon libère celui qui pardonne, alors demander pardon sincèrement, c’est offrir à l’autre la possibilité d’entamer ce chemin-là. Lui tendre quelque chose qui lui permet de commencer à bouger, même si le mouvement sera long, même si rien ne se règle dans la conversation du jour.
Monbourquette décrit ce processus comme un cheminement qui peut traverser le déni, la colère, l’envie de vengeance, le deuil de ce qu’on croyait tenir, avant d’arriver à quelque chose qui ressemble à une vraie libération. Il ne peut être ni forcé ni précipité. L’autre n’est pas nécessairement là où on l’imagine dans ce parcours. On peut avoir posé les mots justes, sans rien rajouter, et l’autre peut ne pas être en mesure de recevoir ce qu’on lui offre. Juste parce qu’il ou elle est encore dans un endroit où le pardon n’est pas accessible.
Demander pardon, c’est aussi accepter cette incertitude, vivre avec le fait qu’on ne recevra peut-être pas la confirmation qu’on attendait, et ne pas en faire porter le poids à l’autre. Une demande peut toujours être refusée, ce n’est pas une exigence.
Dans les relations non exclusives, tout cela est encore plus vif
Dans les relations polyamoureuses ou ouvertes, les blessures liées à la jalousie, à la trahison perçue, au sentiment d’abandon, ont une signification particulière. On peut avoir fait exactement ce que le cadre prévoyait, et l’autre souffre quand même. On peut avoir été transparent, honnête, respectueux, et l’autre vit ça comme une blessure. La question « suis-je coupable ? » devient particulièrement douloureuse parce qu’elle touche à des choix profonds, pas seulement à un comportement ponctuel.
C’est pour cette raison que la distinction entre valider le vécu de l’autre et se renier soi-même est si importante. On peut dire « ta douleur est réelle et je ne l’ignore pas » sans dire « j’aurais dû être quelqu’un d’autre. » On peut demander pardon pour l’impact sans renoncer à ce qu’on est.
Les relations non exclusives ne suppriment pas la blessure, elles en déplacent les contours. Elles demandent peut-être davantage de cette capacité que Monbourquette nomme chez chacun : trouver le chemin du pardon pour celui qui a été blessé, et trouver le chemin de la demande sincère pour l’autre. Non pas parce qu’on aurait mal agi, mais parce que vivre librement et aimer honnêtement produit parfois de la douleur, et que cette douleur mérite d’être vue et traitée.
Ce qui s’ouvre quand on a osé le faire
Une demande de pardon sincère, sans mélange de sujets et sans attente immédiate de réciprocité, crée quelque chose qu’aucun autre geste ne produit de la même façon. Sans revenir à un état antérieur, c’est une illusion à laquelle on fait bien de ne pas s’accrocher, mais plutôt une ouverture vers quelque chose de différent, une relation qui a traversé quelque chose de difficile et qui peut en sortir avec une texture plus vraie.
L’autre, reconnu dans ce qu’il a vécu, n’a plus à défendre sa souffrance. Il peut commencer à bouger. Ce qui suit une vraie demande de pardon est d’une autre nature que ce qui précède : moins défensif, moins enkysté, plus susceptible d’aboutir à un dialogue réel sur ce qui compte pour chacun.
Ça ne se règle pas toujours en une conversation. Il faut néanmoins commencer par quelque part et ça peut être avec cette phrase adressée à l’autre, sans « mais », sans « cela dit » : je te demande pardon.
