Après l’article dans lequel je parle de Comment demander pardon sans se renier ?, voici des pistes sur l’autre bout du chemin !
J’ai lu Comment pardonner ? de Jean Monbourquette à un moment où la question n’était pas abstraite pour moi. Je me trouvais devant une personne blessée, blessée par mes mots, blessée par mes actes. Pour qui, même s’il y avait une volonté de pardon, ça n’était pas accessible tout de suite. Quelque chose ne voulait pas se dénouer malgré les conversations, malgré la bonne volonté de chacun, malgré le temps qui passait. Ce livre m’a aidé à comprendre pourquoi.
Monbourquette est psychologue et prêtre canadien, mort en 2011. Son œuvre est consacrée aux grandes transitions de l’existence : le deuil, le pardon, la croissance intérieure. Comment pardonner ? n’est pas un livre de développement personnel au sens où on l’entend habituellement. C’est une œuvre de clinicien, rigoureuse et habitée à la fois, qui prend le pardon au sérieux comme phénomène psychologique et spirituel. Il ne promet rien de facile. Il dit que le pardon est un chemin, et que ce chemin a des étapes précises.
Ce que j’ai trouvé le plus précieux dans ce livre, c’est qu’il démystifie le pardon avant même d’expliquer comment y accéder. Et cette démystification, pour moi, a eu l’effet d’une révélation.
Ce que pardonner ne veut pas dire
Monbourquette consacre un chapitre entier à démonter les fausses idées sur le pardon. Je t’en livre les plus importantes, parce qu’elles sont particulièrement vivantes dans le contexte des relations amoureuses. Je me suis moi-même reconnu dans plein de situations où je m’étais offert une belle idée de moi-même en pardonnant l’autre.
Pardonner, c’est se souvenir autrement. Le pardon n’efface pas la mémoire. Monbourquette est catégorique là-dessus : l’oubli n’est pas lié au pardon, c’est même le contraire. Le pardon aide la mémoire à guérir. Le souvenir de la blessure reste, mais il perd progressivement sa virulence. La plaie cicatrise en quelque sorte et devient moins réactive aux stimulations du souvenir. Les personnes qui disent « je pardonne et je n’oublie pas » sont, dit-il, tout à fait saines d’esprit. Celles qui exigent l’oubli comme preuve du pardon confondent deux processus distincts.
Pardonner ne veut pas dire se réconcilier. On peut pardonner à quelqu’un d’absent, de mort, d’injoignable, voire d’inconnu. La réconciliation peut être la conséquence d’un pardon, elle n’en est pas la condition. Dans une relation amoureuse, surtout quand elle traverse une période de remise en question profonde, cette distinction est libératrice : le travail intérieur du pardon peut être fait indépendamment de ce que l’autre fait de son côté.
Pardonner ne revient pas à excuser l’autre. C’est l’une des confusions les plus fréquentes. Excuser l’autre, c’est le décharger de toute responsabilité morale : « il a fait ça, mais c’est à cause de son éducation, de sa peur, de son histoire. » « Excuser » vient du latin excusare : ex (hors de) + causa (faute, cause). Excuser quelqu’un, c’est le sortir de la faute, le décharger du reproche. Pardonner, c’est autre chose : c’est poser un acte de bienveillance gratuite, qui n’a pas besoin de décharger l’autre de ce qu’il a fait. On peut pardonner à quelqu’un que l’on tient pour responsable de ses actes. Ce sont même deux idées qui vont ensemble, puisque si l’on ne considère pas l’autre comme responsable de ses actes, alors qu’y a-t-il à pardonner?
Le pardon n’est pas une démonstration de supériorité morale. Monbourquette est impitoyable sur ce point. Il décrit trois types de « professionnels du pardon » :
- le compulsif qui vous assène son pardon pour les moindres écarts,
- le renifleur de culpabilité qui crée les conditions du pardon pour se montrer clément,
- et le pardonneur hautain qui pardonne pour écraser l’autre de sa générosité.
Ces pardons-là, dit-il, humilient plus qu’ils ne libèrent. Ils sont des instruments de pouvoir déguisés en magnanimité. Le vrai pardon ne se donne pas comme un trophée.
Enfin, et c’est peut-être la chose la plus importante : le pardon ne peut pas être commandé. Il doit être libre, sinon il n’existe pas. Forcer quelqu’un à pardonner, c’est obtenir une performance, pas un pardon. Monbourquette écrit que les lèvres le prononcent mais que le cœur n’y est pas. J’ai reconnu là quelque chose que j’avais moi-même vécu : vouloir pardonner, avoir envie d’en finir avec la douleur, et constater que la décision intellectuelle ne suffisait pas. Le pardon suit ses propres lois. Il ne répond pas à la volonté seule.
Le pardon est un processus, pas un acte
L’idée centrale de Monbourquette est que le pardon n’est pas un acte ponctuel, c’est un cheminement. Il se déroule dans le temps. Il engage toutes les facultés de la personne, pas seulement la volonté. Et il traverse des étapes que Monbourquette a identifiées avec précision à travers des années de travail clinique en tant que thérapeute.
Il compte douze étapes, c’est beaucoup, dirait-on. Oui. Parce que pardonner vraiment prend du temps, et parce que chaque étape correspond à un blocage réel que Monbourquette a observé chez ses patients. On peut brûler des étapes, revenir en arrière, rester longtemps sur une seule. La carte routière, dit-il, n’est pas une obligation de vitesse. C’est comme dans une courbe du deuil dans laquelle on repasse souvent plusieurs fois par les mêmes endroits. On peut parfois avoir l’impression d’avoir bien avancé et soudain une grande claque nous ramène à la case départ. Il y a des étapes, mais le chemin n’est pas linéaire.
Je vais te les présenter telles que je les ai comprises et telles qu’elles résonnent pour moi dans le contexte des relations amoureuses.
Les douze étapes
1. Décider de ne pas se venger
Le premier pas, c’est décider de ne pas répondre à la blessure par une blessure. Je ne dis pas qu’il faut se résigner, mais faire un choix lucide : la vengeance n’apaise pas vraiment. Elle procure une satisfaction momentanée, mais elle enferme dans une spirale où chacun répond au coup de l’autre. Et elle consume une énergie qui pourrait aller ailleurs.
Décider de ne pas se venger, c’est aussi faire cesser les comportements offensants lorsqu’ils continuent. Monbourquette distingue ces deux choses : ne pas riposter, et pourtant ne pas tolérer que ça continue. Ce n’est pas de la passivité, c’est du respect de soi.
Dans le contexte d’une relation qui s’ouvre, ou qui a traversé ce que l’un des deux a vécu comme une trahison, cette étape est souvent la plus difficile à franchir. Le désir de faire mal en retour, même de manière subtile, est très humain. Le nommer honnêtement, c’est déjà commencer, car tu imagine bien que ce désir n’est pas conscient en général. Il faut déjà en prendre connaissance !
2. Reconnaître sa blessure et sa pauvreté intérieure
Monbourquette insiste : on ne peut pas pardonner ce qu’on n’a pas reconnu. Le déni de la blessure, la minimisation, les raisonnements qui disent « je ne devrais pas réagir comme ça » ou « c’est stupide de souffrir pour ça » bloquent le processus avant même qu’il commence.
Reconnaître sa propre blessure, c’est accepter qu’on a été atteint quelque part de précis. Et que cet endroit révèle une fragilité réelle, une « pauvreté intérieure » comme dit Monbourquette, qui n’est ni une honte ni un défaut, mais une vérité sur soi-même. La blessure met à nu quelque chose qu’on n’avait peut-être pas vu avant. Peut être assez rude pour l’amour-propre et demande une prise de conscience, parfois très abrupte, sur le récit que l’on avait de soi-même.
Observe les endroits où tu te dis souvent que ce n’est pas ton genre d’être comme ci ou que toi, tu es plutôt comme cela, ou que chez toi, ceci n’a jamais été un problème. Peut-être que ça a été vrai pendant longtemps ou comme une généralité, et peut-être qu’une situation en particulier a fait émerger une facette un peu différente de ta personnalité. Ce n’est pas la fin de ta personnalité, c’est juste le début de la souplesse de ton ego.
3. Partager sa blessure avec quelqu’un
Pas n’importe qui. Quelqu’un qui sait écouter sans juger, sans moraliser, sans chercher à résoudre ou à diminuer. Un ami, un thérapeute, un confident de confiance.
Une chose ici : il ne s’agit pas de trouver un sauveur pour la victime qui crie à l’injustice. Ce sera parfois difficile pour un ami, un amant ou un amour d’écouter sans sauver.
Monbourquette dit que la honte prospère dans le silence. Mettre des mots sur ce qu’on vit, devant quelqu’un qui peut recevoir ces mots sans les condamner, commence à dissoudre quelque chose. C’est une étape qui paraît simple et qui est souvent négligée, surtout dans les relations où la blessure est liée à des situations qu’on n’ose pas raconter. Rappelle-toi que ces derniers millénaires, l’adultère n’a pas très bonne presse.
4. Bien identifier sa perte pour en faire le deuil
Derrière chaque blessure, il y a une perte. Pas seulement la perte de ce qui s’est passé (Perte de l’exclusivité ? Perte du sentiment que l’autre est à soi ?), mais la perte d’une certaine image de la relation (le qu’en dira-t-on…), d’une croyance sur l’autre, d’une sécurité qu’on croyait tenir.
Dans une relation qui traverse une ouverture, ou une révélation difficile, les pertes peuvent être multiples : la certitude d’être l’unique, l’image d’un couple qui n’aurait jamais à traverser ça, une certaine idée de l’avenir. Monbourquette dit que le deuil de ces pertes est indispensable. On ne peut pas pardonner ce qu’on n’a pas pleuré.
5. Accepter sa colère et son envie de se venger
C’est peut-être l’étape la plus contre-intuitive. On aurait tendance à croire que vouloir pardonner, c’est refouler la colère, l’écarter comme quelque chose de honteux. Monbourquette renverse cela complètement.
La colère est saine. Elle signale qu’on a été offensé, qu’une injustice s’est produite, qu’il y a quelque chose à défendre. La refouler, c’est se mentir à soi-même. Et une colère refoulée ne disparaît pas : elle se déplace, elle contamine d’autres espaces, elle peut se retourner contre soi sous forme de dépression ou contre la relation sous forme de sabotage inconscient.
Accepter sa colère, ce n’est pas l’entretenir ou lui obéir, c’est la reconnaître. La laisser monter, lui donner un espace, et souvent lui trouver des expressions physiques ou créatives. Monbourquette cite le sport, l’écriture, la confrontation directe et respectueuse avec la personne concernée. L’idée, c’est d’apprivoiser la colère plutôt que de la combattre ou de l’exécuter.
L’envie de vengeance, de la même façon, peut être reconnue intérieurement sans être mise en acte. On peut se dire « j’ai envie de lui faire du mal » et décider de ne pas le faire. Cette reconnaissance honnête est une forme de liberté.
6. Se pardonner à soi-même
Monbourquette identifie cette étape comme la plus décisive de tout le cheminement. Sans elle, les étapes suivantes restent inaccessibles.
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles on a besoin de se pardonner à soi-même. Parfois parce qu’on se reproche d’avoir réagi de telle ou telle façon. Parfois parce qu’on a contribué, même involontairement, à la situation. Parfois simplement parce qu’on se condamne pour avoir souffert, pour avoir été vulnérable, pour avoir cru ce qu’on croyait.
La honte joue ici un rôle central. Et la honte, dit Monbourquette, ne se résout pas par la volonté. Elle se dissout dans la compassion envers soi-même, dans un regard qui accepte l’imperfection, ce qui ne veut pas dire s’y complaire.
Dans les relations amoureuses non exclusives, cette étape est particulièrement présente. On peut se reprocher d’avoir ouvert le couple sans mieux anticiper les conséquences. On peut se reprocher d’avoir réagi avec violence. On peut se reprocher de ne pas encore arriver à pardonner. Toutes ces formes de procès intérieur doivent elles-mêmes être pardonnées.
7. Commencer à comprendre son offenseur
Pas pour excuser, encore une fois, car le pardon implique de laisser à l’autre sa responsabilité, mais pour cesser de réduire l’autre à l’acte qui a blessé.
Monbourquette propose un exercice de recadrage : regarder l’autre dans un cadre plus large que celui de l’offense. Chercher à voir ce qui, dans son histoire, l’a amené là. Ses fragilités, ses peurs, ses limites. Pas pour absoudre, mais pour restituer à l’autre une humanité que la blessure avait provisoirement effacée.
Ce déplacement de regard ne se force pas. Il vient naturellement, dit Monbourquette, quand les étapes précédentes ont été suffisamment traversées. On ne peut pas décréter l’empathie envers quelqu’un qui nous a blessé avant d’avoir pris soin de sa propre douleur.
8. Trouver le sens de sa blessure dans sa vie
C’est une étape à la fois psychologique et spirituelle. Elle consiste à se demander : qu’est-ce que cette blessure m’apprend ? Qu’est-ce qu’elle révèle sur moi, sur mes attachements, sur ce que je veux vraiment ?
Monbourquette ne dit pas que toute blessure a un sens, ni que souffrir est « bon pour soi ». Il dit que la blessure peut devenir une occasion de croissance si on lui pose la bonne question. Parfois, une trahison perçue dans une relation révèle une insécurité d’attachement qu’on portait avant même que cette relation existe. Parfois, elle pointe vers un besoin qu’on n’avait jamais osé nommer clairement.
9. Se savoir digne de pardon et déjà pardonné
Monbourquette ancre cette étape dans une conviction spirituelle, comme une valeur en quelques sortes : on est toujours plus pardonné qu’on ne pense mériter de l’être. Même pour ceux qui ne partagent pas sa foi, il y a quelque chose d’utile dans cette idée : le pardon n’est pas une récompense accordée aux seuls méritants. Il est disponible pour tout le monde.
Se savoir digne de pardon, c’est accepter qu’on n’a pas à être parfait pour mériter d’être traité avec bienveillance, à commencer par soi-même. Une idée de l’humanisme serait de considérer que tous les humains sont dignes de pardon et méritent le pardon dans leur valeur intrinsèque en tant qu’humains.
10. Cesser de s’acharner à vouloir pardonner
Voilà une étape surprenante. Monbourquette dit qu’il arrive un moment où l’effort volontaire devient contre-productif. Vouloir pardonner à tout prix crée une tension qui empêche le pardon de venir.
Il faut savoir lâcher-prise. Faire confiance au processus qui s’est mis en route, et laisser venir ce qui ne peut pas être forcé.
Si dans ton propre chemin tu as l’impression de devoir te forcer et de buter sur une difficulté, ou même une impossibilité d’envisager le pardon pour quelqu’un, une bonne hypothèse, c’est que des étapes ont été sautées. Peut-être que revenir à des étapes un petit peu plus primaires dans le chemin du pardon serait quelque chose de nécessaire avant de pouvoir laisser émerger tout naturellement un pardon sincère, empreint d’humanité.
11. S’ouvrir à la grâce de pardonner
C’est l’étape où quelque chose arrive qui dépasse l’effort conscient. Monbourquette parle de grâce au sens spirituel, mais même laïcisée, l’idée est émancipatrice: il y a des moments dans le processus du pardon où quelque chose se dénoue, sans qu’on sache exactement pourquoi ni comment. Une conversation inattendue, un rêve, un moment de silence ,une rencontre, et quelque chose s’ouvre.
On ne peut pas planifier ce moment. On peut seulement se rendre disponible.
12. Décider de l’avenir de la relation
C’est la dernière étape, et elle est souvent confondue avec le pardon lui-même. Ce n’est pas la même chose. On peut avoir pardonné à quelqu’un et décider de ne plus avoir de relation avec lui. On peut avoir pardonné et choisir de continuer, mais sur de nouvelles bases.
Monbourquette dit que c’est ici seulement qu’on décide consciemment et en adulte. Décision adulte n’est pas une décision prise sous le coup de la blessure, ni par habitude ou par peur du vide, mais depuis l’espace libéré par le pardon. Ce qui vient de là a une autre qualité que ce qui venait d’avant.
Pourquoi ce chemin est encore plus nécessaire dans les relations non exclusives
Je l’ai dit en ouverture : la question du pardon est universelle dans les relations amoureuses, dans les relations tout court. Mais dans les couples qui vivent l’ouverture relationnelle, elle prend une forme particulière.
Quand un couple passe de l’exclusivité à la non-exclusivité, il y a presque inévitablement des moments où le pacte implicite de la monogamie est transgressé, délibérément ou non. L’un des deux a aimé ailleurs avant d’avoir tout dit. L’autre a découvert quelque chose qu’il n’avait pas vu venir. Des règles ont été franchies, des attentes déçues, des jalousies réveillées. Et même quand tout se passe « bien » sur le plan éthique, même quand les conversations ont eu lieu, même quand les accords ont été respectés, il peut rester des blessures que ni la transparence ni la bonne volonté n’ont effacées.
Le chemin de Monbourquette offre quelque chose que les discussions théoriques sur la non-exclusivité ne donnent pas toujours : une méthode concrète pour travailler intérieurement ce qui ne se règle pas dans les mots.
Et sa phrase la plus lumineuse est peut-être celle-ci : on ne pardonne pas parce que l’autre le mérite. On pardonne parce qu’on mérite soi-même d’être en paix.
