Pourquoi cette confusion coûte si cher ?
Je crois qu’il existe dans toutes les relations des moments où un dialogue stérile s’installe, avec un échange de ce genre : « tu avais dit que tu ferais comme cela, ou que tu ne ferais pas ça. » L’autre répond : « non, on avait juste convenu de… » Et tous les deux ont raison et tous les deux ont tort. Ils ne parlaient pas de la même chose depuis le début.
J’ai mis plusieurs années à démêler ces quatre notions dans ma propre vie. Et quand je travaille avec des couples en relation non exclusive, je retrouve presque systématiquement les mêmes confusions. Cela arrive malgré toute la bonne intention qui peut exister dans la relation. Cela vient d’une confusion, parce qu’on pourrait avoir l’impression que ces mots sont interchangeables alors qu’ils ne décrivent pas du tout la même réalité.
Voilà comment je les distingue aujourd’hui.
Ce qui concerne moi seul : limites et frontières
Mes limites : ce que je peux absorber
La limite est personnelle, elle ne dit rien sur ce que l’autre doit faire. Elle dit quelque chose sur ce que moi je peux vivre sans me perdre, c’est-à-dire en ayant la sensation que je continue à me respecter moi-même dans la relation.
« Je peux gérer que tu voies quelqu’un d’autre. Je ne peux pas gérer d’en entendre tous les détails. » « Je peux accepter des nuits séparées. Je ne peux pas les accepter comme norme installée sans qu’on en ait parlé. »
Nommer une limite, c’est dire jusqu’où je peux aller pour l’instant, pas dicter jusqu’où l’autre peut aller.
Ce glissement, de « ce que je supporte » à « ce que tu feras », est une confusion problématique. Elle génère des dynamiques difficiles, parce que l’un se sent contrôlé et l’autre ne comprend pas pourquoi l’autre « ne respecte pas ses besoins ».
Ceci est amplifié par le fait que, lorsqu’on sent ses propres limites atteintes, cela peut conduire à des décisions parfois radicales : un recul dans la relation, une distance prise, parfois un départ. L’autre peut alors interpréter cela comme du chantage affectif. Le chantage affectif est une réalité, il se pratique dans des relations amoureuses, familiales, amicales, professionnelles. Mais ce n’est pas parce qu’une personne interprète le comportement de l’autre comme du chantage affectif que l’autre est en train d’en faire. L’autre est peut-être simplement en train d’écouter ses propres limites.
Dans ces situations, essayer de faire le tri entre ce que j’interprète de l’intention de l’autre et mes propres émotions est un travail indispensable. Je publierai bientôt quelques articles sur la CNV, qui sont bien sûr un cadre qui peut nous aider pour faire cet exercice.
La limite est une capacité d’absorption, passive et réceptive : jusqu’où je peux encaisser.
La frontière : ce qui m’appartient à moi
Là où la limite décrit ce que je peux absorber, la frontière dit qui je suis dans la relation. Elle porte sur mon propre comportement, mes propres choix, mes propres valeurs. Elle délimite ce à quoi je participe et ce à quoi je ne participerai pas.
« Je ne rentre pas dans des configurations où quelqu’un n’est pas au courant. » « Je ne continue pas une relation où je me sens systématiquement déprioritisée. » « Je ne partage pas de partenaires avec des amis très proches. »
Jessica Fern, dans Polysecure, décrit la frontière comme le point de rencontre entre soi et l’autre : l’endroit où l’on peut être à la fois séparé et connecté. Une frontière fonctionne dans les deux sens. Elle régule ce que je laisse entrer en moi, mais aussi ce que j’exprime vers l’autre. Une frontière trop poreuse, c’est quelqu’un qui perd son propre centre de gravité, qui absorbe ce qui ne lui appartient pas, ou au contraire qui s’immisce dans la vie de l’autre, qui tente d’y dicter des choix. Une frontière trop rigide, c’est quelqu’un qui se coupe de l’autre par peur, et qui bride aussi sa propre capacité à s’exprimer et à donner. La frontière saine et fonctionnelle est une ligne de souveraineté : je sais ce que je suis, ce que je fais, ce que je veux, et je peux l’exprimer sans envahir l’autre, ni me perdre en lui.
Je n’ai pas à obtenir la permission de l’autre pour poser une frontière. Je peux l’expliquer, en discuter, laisser du temps pour y réagir, mais elle ne se négocie pas, parce qu’elle n’appartient qu’à moi. Ce qui ne veut pas dire qu’elle est sans conséquences pour la relation. Une frontière peut clairement délimiter ce qu’une relation peut être et ce qu’elle ne peut pas devenir.
Tout cela n’amoindrit pas ce qui est peut-être le caractère le plus essentiel d’une frontière : elle est mouvante et vivante. Une frontière est une véritable dynamique de notre égo. C’est-à-dire que, très concrètement, le récit qu’on a de nous-mêmes et donc de nos frontières de souveraineté personnelle évolue dans notre vie. Fort heureusement, notre personnalité et donc notre ego évoluent. Elle n’évolue pas sous la contrainte, elle évolue dans l’ouverture à l’autre.
Tu auras peut-être observé dans ta propre vie que tes frontières dans certaines relations ont évolué, parfois pour se fermer davantage, parfois pour devenir plus poreuses ou pour se déplacer. Le mot peut faire penser à la métaphore des frontières entre nations, où l’on se fait la guerre pour les faire bouger. Je propose ici d’arrêter de réfléchir à partir de la métaphore car je crois plutôt que les individus n’ont pas besoin de se faire la guerre pour que leurs frontières évoluent. Les conflits ont d’ailleurs plutôt tendance à les durcir qu’à les rendre mobiles.
Ce qui concerne l’autre : la règle
La règle, c’est ce qu’on interdit
Une règle porte sur le comportement de l’autre. Elle s’applique sous forme de prohibition ou d’obligation : elle décrit ce qu’il n’a pas le droit de faire, ou ce qu’il doit obligatoirement faire.
« Tu n’as pas le droit de dormir chez quelqu’un d’autre. » « Pas de relation sérieuse sans me demander avant. » « Tu dois me montrer tes messages si je le demande. »
Fern observe dans Polysecure que dans les structures polyamoureuses hiérarchiques, les partenaires dits « primaires » fixent fréquemment les règles pour toutes les relations ultérieures, avec des restrictions sur certaines activités, certains actes sexuels, sur la profondeur émotionnelle que les autres relations peuvent atteindre. Les personnes en position secondaire n’ont alors aucun mot à dire, même si ces règles les concernent directement.
La règle peut naître d’une insécurité réelle, d’une peur légitime, mais la forme qu’elle prend est celle du contrôle. Dans une relation entre adultes libres, le contrôle ne produit pas de sécurité durable. Il est l’instrument d’une herméneutique du soupçon, c’est-à-dire d’une croyance fondamentale que l’autre doit être contrôlé, sans quoi il transgressera les accords, car il n’est pas digne de confiance. Celui qui regarde l’autre sous cet angle verra nécessairement sa croyance fondamentale se confirmer dans son interprétation des faits. C’est une logique auto-réalisatrice.
Le piège des accords qui sont en réalité des règles
Beaucoup de couples pensent rédiger des accords relationnels et rédigent en réalité des règles. La différence est la logique linguistique de la phrase formulée.
Une règle décrit un interdit : « il est interdit d’avoir une relation sexuelle avec quelqu’un de nouveau sans avoir prévenu l’autre. » On peut avoir consenti ensemble à cet interdit, les deux l’avoir signé : c’est quand même une règle. La structure sous-jacente est de croire que sans cet empêchement, l’un et l’autre nous ferions quelque chose de mal. Garde bien en tête que les humains sont enclins à choisir leur propre coercition. Quand je dis qu’une règle est un outil de coercition, ça ne veut pas dire que c’est mal en soi, juste qu’il faut reconnaître à quelle logique cela appartient, qui est diamétralement opposée à une vision de la souveraineté, de l’émancipation, de l’autonomie et de la responsabilité des individus.
C’est ce que j’appelle, en empruntant à McGregor, une théorie X appliquée aux relations. La théorie X suppose que sans contrainte, sans surveillance, les gens font de mauvais choix. La règle relationnelle repose sur la même présomption : une herméneutique du soupçon inscrite dans la structure même de l’accord.
Ce qu’on construit ensemble : l’entente relationnelle
L’entente décrit ce qu’on veut faire, pas ce qu’on interdit
Une entente relationnelle est structurellement différente. Elle est positive : elle décrit ce à quoi on s’engage, ce qu’on veut faire, pas ce qu’on empêche.
« Si j’ai le projet d’avoir une relation sexuelle avec un partenaire, je t’en parle de manière proactive. » Ce n’est pas la même chose que : « il est interdit d’avoir une relation sexuelle avec quelqu’un sans avoir prévenu l’autre. » Le contenu est similaire. Le paradigme est radicalement différent.
La règle traite l’autre comme un risque à contenir. L’entente le traite comme un partenaire en qui j’ai confiance, envers qui je m’engage à agir d’une certaine façon, parce que c’est important pour lui et parce que ça correspond à la relation qu’on veut construire ensemble. Si je n’y arrive pas, on en parlera, simplement, sans que ça devienne un drame. L’entente, à la différence de la règle, présuppose la bonne foi.
C’est la théorie Y : les gens veulent bien faire, ils sont capables de s’engager, ils n’ont pas besoin d’être empêchés, ils ont besoin d’être entendus.
L’autrice de Compersion décrit cette même logique à travers ce qu’elle appelle les accords relationnels : non pas une liste de ce que le partenaire « autorise » ou n’autorise pas, mais une co-création dans laquelle chacun reconnaît ses propres besoins tout en tenant compte du bien-être de l’autre.
Une entente n’a pas à être symétrique
C’est quelque chose que j’ai mis du temps à comprendre. Au début, je croyais que toutes nos ententes devaient être réciproques, symétriques, que ce que je demandais à ma partenaire devait être la même chose qu’elle me demandait à moi.
On a réalisé avec le temps qu’on n’avait pas les mêmes besoins. Certaines choses comptent énormément pour moi : l’honnêteté radicale par exemple. Ces mêmes choses l’indiffèrent quand les rôles sont inversés. Alors pourquoi imposer une symétrie artificielle à des engagements qui naissent de besoins réels et différents d’une personne à l’autre ?
Une entente relationnelle différenciée est parfaitement valide. Ce qui compte, c’est que les deux la reconnaissent, que chacun y retrouve quelque chose de son propre besoin, même si les engagements ne sont pas les mêmes dans les deux sens.
Entente ou accord ?
Un petit point de vocabulaire, parce que « accord relationnel » et « entente relationnelle » sont souvent utilisés comme synonymes. Je les distingue personnellement de cette façon. L’accord est un contenant neutre : on peut s’accorder sur n’importe quoi, y compris sur un interdit. « On s’est mis d’accord pour ne pas faire X » reste un accord, mais c’est une règle. L’entente relationnelle, elle, est structurellement positive. Le mot « entente » porte en lui l’idée de compréhension mutuelle, de bonne intelligence. « Entendre » vient du latin intendere : tendre vers, diriger son attention vers, avoir l’intention de, pointer dans une direction. On ne peut pas avoir une entente sur un interdit : une entente décrit ce à quoi on s’engage, pas ce qu’on empêche. Elle porte à la fois l’intention et l’attention portée à l’autre. S’entendre, c’est littéralement tendre ensemble vers quelque chose, deux volontés qui s’orientent dans la même direction.
Un repère pour s’y retrouver
Quand tu formules quelque chose dans ta relation, quelques questions permettent de clarifier ce qu’on est en train de faire. Est-ce que ça porte sur mon comportement ou sur le sien ? Est-ce que c’est formulé en termes de prohibition ou en termes d’engagement positif ? Est-ce qu’on a construit ça ensemble ou est-ce que j’attends que l’autre s’y plie ? Est-ce que ça peut évoluer si nos besoins évoluent ? Comment j’imagine réagir si les choses se passent différemment de ce qu’on a convenu ? Est-ce que je parlerai d’une rupture de confiance absolue, ou est-ce que ce sera simplement le terrain d’une nouvelle discussion pour continuer à s’ajuster ?
Les réponses permettent souvent de distinguer ce qu’on est vraiment en train de faire, et si la forme choisie sert ce qu’on cherche vraiment.
Voici pourquoi, avec ces définitions, je crois que ces quatre mots de limite ou frontière de règles ou d’entente relationnelle ne sont pas interchangeables et que les confondre prépare au mieux des quiproquos à venir et au pire des conflits relationnels.
