Aimer ou posséder ?

C’est une confusion (inconsciente) qui traverse bien des relations amoureuses.

Une confusion presque invisible, mais qui finit par produire de la jalousie, du malheur, et, dans une partie des cas, des ruptures baignées de colère. Une rupture en soi, ce n’est ni bien ni pas bien : c’est juste une mise à jour des engagements réciproques de vie. Et bien des personnes sont très heureuses d’avoir mis fin à une relation. Mais quand la rupture est consommée dans la colère, il y a des chances pour que la colère ne vous lâche jamais et vous ronge tant qu’elle n’aura pas été traitée pour en faire autre chose. Souvenez-vous que la colère détruit principalement la personne qui la ressent, pas son destinataire 🙂 !

Pour cette raison, et parce que je vois cela quasiment chaque jour, j’ai envie d’écrire cet article pour sortir de cette confusion qui tient en deux verbes bien antagonistes : aimer vs posséder.

Aimer ou posséder, ce n’est pas du tout la même chose. En apparence du moins. Car si vous regardez de plus près vos relations dans lesquelles il y a de l’amour, vous pourriez être surpris. Ne dit-on pas d’ailleurs : j’ai un ami, j’ai une amoureuse ? Avec le verbe avoir

Pour éclairer cette différence, André Comte-Sponville raconte dans une conférence sur le bonheur et l’espoir une petite scène imaginaire que je trouve très parlante? Je vous la retranscris ici :

Il imagine un homme qui aborde une femme dans la rue.

Et qui lui dit :

« Madame, je suis heureux à l’idée que vous existiez. »

La femme pourrait lui répondre :

« Mon cher monsieur, cela me fait plaisir. Vous êtes joyeux à l’idée que j’existe. Vous le voyez, j’existe en effet. Donc tout va bien. Bonsoir monsieur. »

Il imagine que l’homme va sans doute essayer de la retenir.

« Attendez, ne partez pas. Je veux que vous soyez à moi. »

Et c’est là que la réponse change.

« Alors là, mon pauvre monsieur, c’est tout à fait autre chose.
Relisez Spinoza. L’amour est une joie qu’accompagne l’idée de sa cause.

Mais qu’est-ce qui vous rend joyeux ?

Est-ce que ce qui vous rend joyeux, c’est l’idée que j’existe, comme je l’avais compris d’abord ?

Auquel cas, je vous accorde que vous m’aimez, je m’en réjouis et je vous dis bonsoir.

Ou bien est-ce l’idée que je sois à vous, comme je crains de le comprendre maintenant ?

Auquel cas, ce que vous aimez, ce n’est pas moi… c’est la possession de moi.

Ce qui signifie, mon pauvre monsieur, que vous n’aimez que vous.

Cela ne m’intéresse pas du tout. »

Il imagine que l’homme se mettrait à bafouiller :

« Je ne sais plus, je suis amoureux, quoi ! »

Et la femme pourrait lui répondre :

« Vous êtes amoureux. Vous êtes chez Platon. Vous ne désirez que ce que vous n’avez pas. Je vous manque, vous voulez me posséder.

Mais imaginez que je satisfasse à vos avances… À force d’être à vous, d’être là tous les soirs, tous les matins, je vous manquerai forcément de moins en moins, puis moins qu’une autre ou moins que la solitude. Nous avons suffisamment vécu, vous et moi, pour savoir comment cela se passe. Est-ce que vous voulez vraiment qu’on recommence cette histoire-là une fois encore ?

Moi, cela ne m’intéresse plus. À moins que vous ne soyez capable d’aimer autrement. D’être spinoziste, au moins parfois, ou de vivre un peu chez Spinoza. Je veux dire : d’aimer ce qui ne vous manque pas. De vous réjouir de ce qui est. Dans ce cas, cela pourrait m’intéresser.

Réfléchissez-y. Voici mon numéro de téléphone ! »

La scène est drôle et aussi terriblement juste, car elle pointe un basculement très fréquent dans les relations amoureuses.

Au départ, nous nous réjouissons de l’existence de l’autre. Sa présence nous touche, sa manière d’être nous émerveille, sa singularité nous attire. Mais peu à peu, quelque chose se déplace. Au lieu de nous réjouir de ce que l’autre est, nous commençons à nous attacher au fait qu’il ou elle soit à nous.

Quand l’amour devient possession

Lorsque l’amour glisse vers la possession, l’autre cesse d’être une personne libre pour devenir un territoire.

Quelque chose que l’on protège, que l’on sécurise, que l’on craint de perdre. Et alors apparaissent vite des réflexes connus et socialement plutôt bien acceptés et soutenus par le cinéma, les romans (romantiques) :

  • la peur des autres (ils sont une menace, ils pourraient séduire la personne que j’aime… pardon, que je veux posséder à moi seul)
  • la surveillance (de la personne à qui soi-disant on fait le plus confiance au monde ?)
  • l’inquiétude (idem)
  • la jalousie (parce que, comme chacun sait, c’est une « preuve d’amour » ?)

Ce n’est pas que l’amour est plus intense, c’est qu’il s’est déplacé en raison d’une grande insécurité acquise dans les relations d’attachement.

On n’aime plus l’existence de l’autre, on aime le fait qu’il ou elle soit à nous. Dès que la relation repose sur cette idée, le monde devient dangereux :

  • Chaque regard peut être une menace.
  • Chaque désir extérieur au couple peut devenir un rival.
  • Chaque liberté peut être vécue comme un risque.

L’amour doit donc être unique et exclusif.

La jalousie naît en général de cet endroit.

Aimer l’existence de l’autre

Ce que Comte-Sponville pointe dans cette scène est très proche d’une idée de Spinoza, qui suggère que l’amour n’est pas un manque mais plutôt une joie.

Et plus précisément :

« L’amour est une joie accompagnée de l’idée de sa cause. »

Autrement dit, aimer quelqu’un, c’est se réjouir de son existence. Se réjouir qu’il soit là. Qu’il existe dans le monde. Qu’il soit ce qu’il est.

C’est très différent d’une relation basée sur la possession, car dans ce cas la présence de l’autre n’est pas quelque chose que l’on veut capturer. C’est quelque chose dont on se réjouit. Et cette joie ne demande rien, n’exige pas que l’autre soit enfermé dans une forme précise de relation. Elle peut parfaitement coexister avec la liberté : la liberté de l’autre et de soi !

Pourquoi cette distinction est si difficile

Bien sûr, dans la vie réelle, nous naviguons presque tous entre ces deux formes d’amour. Il nous arrive d’aimer vraiment l’existence de l’autre, et il nous arrive aussi de vouloir le garder pour nous, car nous avons peur d’être seuls.

C’est humain.

La difficulté commence lorsque la possession devient le cœur de la relation.

Plus on cherche à posséder quelqu’un, plus on a peur de le perdre. Et plus la peur augmente, plus la relation devient étroite. C’est un cercle qui finit souvent par étouffer l’amour lui-même — et le désir sexuel au passage.

Une autre manière d’aimer

La scène imaginée par André Comte-Sponville se termine par une ouverture intéressante. La femme dit à l’homme :

« À moins que vous ne soyez capable d’aimer autrement, d’aimer ce qui ne vous manque pas, de vous réjouir de ce qui est. »

C’est peut-être cela, le véritable défi des relations amoureuses : apprendre à aimer quelqu’un sans chercher à le posséder. Apprendre à se réjouir de sa présence plutôt qu’à sécuriser sa permanence contre la menace que représentent les autres.

Et découvrir que l’amour devient tellement plus profond lorsque l’autre reste libre d’exister.

Tout comme soi-même… car la jalousie sert bien souvent à pointer un reproche à l’autre… qui parle en réalité de la personne jalouse elle-même et de ses désirs enfouis !

Pour aller plus loin : mon article sur la jalousie