Il y a une question qui revient dans mes accompagnements, formulée de mille façons différentes : « Est-ce que je le/la connais vraiment ? » En général, cela vient avec de l’inquiétude. Parfois avec de la stupéfaction. Parfois après une trahison, une surprise, une révélation. Ou simplement après un silence inattendu.
Je vais vous partager quelque chose que j’ai mis du temps à vraiment intégrer. Il y a longtemps que je l’ai compris intellectuellement, mais j’ai mis des années à le vivre dans mes relations amoureuses. Et je crois que ça change tout à la façon dont on relationne en amour et en amitié.
Le fantasme de la connaissance totale
Nous avons tous, à un moment ou un autre, nourri ce fantasme : si je t’aime assez, si je t’observe suffisamment, si nous vivons assez de choses ensemble, alors je finirai par te connaître complètement. Par t’ « avoir ». Par tenir entre mes mains la carte complète de qui tu es.
Ce fantasme est d’autant plus fort dans les relations amoureuses. On se dit que l’intimité, la durée, la profondeur du lien devraient nous donner accès à l’autre. Que l’amour serait une sorte de passeport vers l’intérieur de l’autre.
Et puis un jour, la personne qu’on aime depuis dix ans dit quelque chose qui nous surprend totalement. Réagit d’une façon qu’on n’avait pas vu venir. Prend une décision qui ne « colle » pas avec l’image qu’on avait construite. Et on se demande, un peu déstabilisé : « Mais qui est-elle vraiment ? »
Cette déstabilisation, je la crois précieuse. Parce qu’elle nous rappelle que l’autre n’est pas un objet de connaissance, mais un sujet vivant.
L’identité n’est pas un objet qu’on peut tenir
Ce qu’on appelle « soi » n’est rien d’autre qu’un flux continu de perceptions, de sensations, de pensées, d’histoires qu’on se raconte à soi-même (et aux autres) qui se succèdent à toute vitesse. Je crois qu’il n’y a pas une identité fixe. Juste un courant perpétuel très attentif à l’image que nous renvoient les autres..
Si c’est vrai pour nous-mêmes — et ça colle avec la vision jungienne du soi et de l’égo— alors ça l’est encore plus pour notre façon de percevoir l’autre. Non seulement l’autre change, évolue, se surprend lui-même. Mais en plus, ce que nous en percevons passe par le filtre de nos propres humeurs, de nos propres histoires, de nos rôles sociaux, et de nos propres besoins du moment.
Ce que nous appelons « connaître quelqu’un » est en réalité un récit que nous construisons. Un récit cohérent, utile, souvent vrai dans ses grandes lignes, mais toujours partiel, toujours en retard sur la réalité mouvante de la personne.
Autrement dit : l’image que j’ai de toi, c’est en partie moi. Et surtout, elle est vraie… mais partielle.
Le miroir inattendu
Ce que je perçois chez l’autre m’apprend d’abord quelque chose sur moi.
Ce qui m’émerveille chez ele, c’est souvent ce que j’aspire à être ou à vivre davantage. Ce qui m’irrite chez elle, c’est souvent ce que je refuse de voir en moi, ou ce qui heurte une blessure ancienne. Ce qui me surprend chez lui, c’est souvent là où mes attentes étaient rigides.

Le philosophe Paul Ricœur avait cette formule magnifique : « Soi-même comme un autre. » Comme si l’autre était ce chemin détourné, parfois le seul possible, pour revenir à soi. Non pas par projection maladroite — ce piège de croire que l’autre est comme nous ou devrait l’être. Mais par un effet de miroir qui révèle, éclaire, questionne.
Dans les relations non-exclusives, ce mécanisme est particulièrement visible, car il y a plusieurs partenaires intimes. Chaque partenaire, chaque lien, chaque rencontre agit comme un révélateur différent. L’un me montre ma capacité à la tendresse tranquille. L’autre réveille mon désir d’aventure. Un troisième met le doigt sur une peur que je croyais avoir dépassée. Ce n’est pas l’autre qui crée ces choses en moi — elles étaient là. Mais c’est la rencontre avec lui, avec elle, qui les rend visibles.
Aimer quelqu’un qu’on ne comprend pas tout à fait
Il y a une sagesse que je trouve libératrice : l’amour n’est pas le chemin vers la connaissance totale de l’autre. C’est l’acceptation joyeuse de l’inconnaissance.
En disant cela, je ne renonce certainement pas à mon envie et besoin de connaître l’autre. C’est une forme de respect plus profond que la prétention à « te cerner », et une reconnaissance que même lorsque je crois connaître, il y a de la place pour l’inconnu.
Quand j’accepte que tu m’échappes en partie — que tu aies des zones d’ombre, des recoins que tu n’as pas encore explorés toi-même, des évolutions que ni toi ni moi ne pouvons prévoir — je te laisse une liberté vitale. La liberté d’être en mouvement. La liberté de te surprendre toi-même. La liberté d’être autre chose demain que ce que tu es aujourd’hui.
Et cette liberté-là, je la veux pour toi, parce que je la veux pour moi aussi. Et comme je t’aime, je désire le meilleur pour ton existence !
Dans nos relations polyamoureuses, c’est quelque chose que nous vivons de façon très concrète. Chaque partenaire que nous avons, chaque lien que nous entretenons, nous rappelle que les gens sont complexes, multiples, imprévisibles. Qu’on ne « possède » pas quelqu’un en le connaissant ou en l’aimant. Qu’au contraire, c’est souvent quand on croit avoir compris l’autre qu’on commence à mal l’aimer — à l’aimer à travers l’image qu’on s’en est faite, plutôt qu’à travers lui, vivant, devant nous.
L’humilité comme fondation
Alors, que faire de tout ça ? Est-ce que ça veut dire qu’on ne peut rien savoir de l’autre, qu’on navigue à l’aveugle dans nos relations ?
Non.
Ça veut dire qu’on peut construire une connaissance partielle, provisoire, en perpétuel ajustement et que c’est là toute la beauté d’une relation longue. Ce travail permanent de révision, de curiosité, de « qui es-tu aujourd’hui ? »
Ça veut dire qu’on peut se faire une idée cohérente de l’autre, suffisamment solide pour nouer un lien viable, tout en restant suffisamment souple pour être surpris.
Ça veut dire qu’on peut observer les comportements, les récurrences, les élans — sans pour autant coller des étiquettes définitives. « Tu es comme ça » est une fermeture. « J’ai remarqué que parfois, dans cette situation, tu… » est une ouverture.
Et ça veut dire, surtout, qu’on peut choisir de s’émerveiller plutôt que de se rassurer en croyant qu’on connaît l’autre. Même si c’est une tentation compréhensible, car le contrôle apaise l’anxiété. Mais c’est une fausse sécurité et elle coûte cher, parce qu’elle empêche la vraie rencontre. Elle empêche de renouveler la rencontre, de continuer à découvrir l’autre dans le temps long.
S’émerveiller de ce qu’on ne comprend pas encore, de ce qui surgit d’inattendu, de ce qui nous dépasse dans l’autre demande de savoir rester curieux.
Et pour avoir de la curiosité, j’ai besoin d’être convaincu que je ne la connaît pas vraiment.
Ce que nos relations nous apprennent de nous
Je terminerai par là, parce que c’est peut-être la chose la plus précieuse que j’aie apprise.
Chaque relation que nous traversons — amoureuse, amicale, éphémère ou durable — nous apprend quelque chose sur nous-mêmes que nous n’aurions pas pu apprendre autrement. La rencontre crée quelque chose de nouveau, chaque fois qu’elle nous rend curieux.
Tu n’es pas le même avec chaque personne que tu aimes. Je ne suis pas le même avec chacune de mes partenaires. Ça ne m’empêche pas de me sentir cohérent et ça me permet de me rappeler toujours qu’au fond, je ne sais pas qui est l’autre..
Croyant avancer dans la connaissance de l’autre, je finis toujours par cheminer vers moi, dans mon processus d’individuation. Nourrir plusieurs relations amoureuses et conscientes donne finalement accès à plus de soi-même.
Et toi, est-ce qu’il y a quelqu’un dans ta vie que tu aimes et qui te surprend encore, sans que cela ne t’effraie ? Quelqu’un dont tu pensais avoir fait le tour, et qui t’as montré un pan de lui que tu n’attendais pas ? Comment l’as-tu accueilli ?